Quatre films en Compétition, quatre au Certain Regard — dont Ha ha ha, Prix Un Certain Regard en 2010 : le prolifique Hong Sangsoo est fidèle à Cannes. Il n’avait pourtant encore jamais siégé dans le Jury des Longs Métrages. Le réalisateur coréen, marqué par l’influence de Rohmer, endosse ce nouveau rôle avec profondeur et livre, en interview, quelques savoureux détails sur sa méthode de travail.
Comment préparez-vous vos tournages ?
La première chose, c’est le casting. Je ne choisis pas un acteur pour sa célébrité, ni parce qu’il a tourné dans tel ou tel film. Non, cela relève d’une impression personnelle : lorsque je le rencontre, une impression se forme et il y a un déclic. Je crois en cette ligne très fine qui se dessine en moi quand je commence à lire en lui.
Que privilégiez-vous en particulier dans le choix de vos interprètes ?
J’ai beaucoup de mal à décrire ce qui se passe dans ma tête, tout cela relève du feeling. Mais quelque chose en moi refuse de parler des acteurs, parce que dès que je dis quelque chose, je me sens un peu confiné — surtout si je travaille avec cet acteur et qu’il entend ce que j’ai dit de lui. Cela le confine aussi. Et puis le public, quand il voit le film, il est lui aussi influencé… juste parce que je l’ai dit.
Et concernant le scénario ?
Il est très détaillé. Je l’écris la veille — autrefois, le matin du tournage. Je commence à écrire vers 3 ou 4 heures du matin. J’écris pendant trois à cinq heures, puis je termine, je me rends sur les lieux du tournage, et les acteurs mémorisent leur scène. Cela leur prend environ une heure. Parfois, c’est assez long, trois à quatre pages. Ils travaillent donc dur pour mémoriser. Si j’estime qu’ils ont mémorisé 90 % du texte, je commence les répétitions. Je vois comment ils s’approprient leur texte. C’est très amusant d’observer comment ces mots prennent forme dans leur esprit. J’essaie de limiter le nombre de répétitions, parce que si on répète trop, l’esprit devient moins frais. Et si les acteurs connaissent leur texte plusieurs jours à l’avance, ils ne peuvent pas s’empêcher d’imaginer des choses en référence à d’autres films. Parce qu’ils n’ont rien sous les yeux : pas de partenaire de jeu, pas de décor, pas de météo. Ils veulent être en sécurité, alors ils anticipent, et ça les enferme. Je leur laisse donc un minimum de temps.
Le tournage de La Caméra de Claire, à Cannes en 2017, illustre-t-il cette méthode ?
Oui. J’avais prévu d’aller à Cannes et je me suis dit que j’allais en profiter pour tourner un film. L’idée s’est imposée d’elle-même. Je voulais savoir si Isabelle Huppert serait à Cannes, si elle était disponible. Je l’ai appelée, elle m’a dit qu’elle venait, et elle m’a donné son accord : « OK, faisons-le ! » J’étais à Hambourg à l’époque, j’ai appelé mon assistante en Corée et je lui ai demandé de tout organiser, de faire venir telle et telle personne. Je crois que je suis rentré en Corée, puis revenu avec l’équipe, un petit groupe : deux acteurs, deux ou trois techniciens. J’ai eu deux jours pour décider de ce que j’allais filmer. En arrivant, je me suis promené sur la plage, et j’ai trouvé cette sorte de tunnel, avec de l’eau qui sortait de l’intérieur des terres pour rejoindre la mer. Un phénomène assez courant sur la plage. J’ai donc choisi ce tunnel, et c’est ainsi que j’ai commencé.
Et comment l’avez-vous mené à bien ?
J’ai appelé Isabelle pour parler des costumes. Je n’avais pas grand-chose d’autre à dire, parce que je ne savais rien d’autre sur le film. Kim Min-Hee devait jouer une personne travaillant au marché, puis j’ai contacté les autres acteurs coréens. Isabelle est venue, elle a choisi ses vêtements, j’ai écrit le scénario pour le premier jour de tournage, et je crois qu’on a tourné pendant cinq ou six jours. J’ai terminé le montage à Cannes : j’avais ce fichier son sur mon ordinateur, j’ai mis cette musique sur la version du film que j’avais, et c’était parfait. J’ai donc presque terminé le film avant de repartir.
